MÉDITATION
avec l’aveugle Bartimée
(Marc
10, 46-52)
et
L'ÉVANGELIAIRE D'EGBERT
(980
- 993)
I.
Présentation
de l’œuvre
·
L'ÉVANGELIAIRE
D'EGBERT – fin du 10e siècle
Le
Codex Egberti fut composé dans les
années 980 - 993 pour l'archevêque Egbert de
Trèves. L'Évangéliaire contient 60
illustrations, dont 51 scènes de la vie du Christ :
miniatures
soigneusement composées
Aujourd’hui,
l'Évangéliaire d'Egbert est
l'unique manuscrit sur le lieu de sa création
(cathédrale de Trèves, Saint
Paulin, Bibliothèque municipale / Allemagne), il est
également le seul dont on
puisse exposer toutes les pages décorées. Il
constitue l'exemple le plus ancien
dans l'histoire de l'enluminure.
En
2004,
l'Unesco a classé
l'Évangéliaire d'Egbert
dans son programme " Mémoire du monde ".
·
Présentation
de la miniature
L’enluminure
qui nous intéresse aujourd’hui
représente la rencontre entre Jésus et
l’aveugle Bartimée à la sortie de
Jéricho, selon Marc 10, 46 à 52 (//Mt 20 et Lc
18). Sous des apparences simples
voire naïves se cache une méditation
théologique profonde.
II.
Le
descriptif : composition du dessin
·
Les
trois groupes
Trois
groupes se dessinent, de gauche à
droite : l’arbre, l’aveugle
(nommé en latin « caecus »
= aveugle),
Jésus (également nommé) et les
disciples (« apostoli » =
apôtres).
III.
La
méditation pour la veillée
1.
L’espace
de rencontre entre Bartimée et Jésus.
Au
centre de l’image, est représentée la
rencontre entre Jésus et l’aveugle,
matérialisée par le geste des deux mains Cette
enluminure nous parle d’une rencontre : celle du
pécheur avec le Dieu Sauveur,
présent dans l’histoire des hommes. En premier
lieu, notre regard se pose sur
deux mains qui se rejoignent : la main tendue, ouverte et nue
de l’aveugle
et la main bénissant de Jésus, dans un geste de
puissance recréatrice. [Geste créateur,
repris 600 ans plus tard pour l’Adam peint par Michel-Ange au
plafond de la Chapelle Sixtine
à Rome.]
Toute
la dynamique du dessin tient dans cet
espace où deux mains vont à la rencontre
l’une de l’autre. Tout est dit dans ce
vide où deux désirs se rencontrent (celui
d’être sauvé pour l’homme,
celui
d’être reconnu et aimé de sa
créature pour Dieu.) Cette main tendue offerte
laisse la place à la puissance divine. C’est
Jésus qui sauve. Jésus —
habillé
d’un manteau rouge posé sur sa tunique blanche,
portant sur sa tête l’auréole
cruciforme,
déjà dans la gloire de sa résurrection
— s’abaisse vers celui qui est pauvre et
qui a besoin d’être relevé.
2.
L’arbre.
Il
est traité à l’égal
d’une
personne : par sa couleur (la même que les deux
manteaux), par son dessin
qui reprend les plis des tuniques.
L’arbre
se termine en trois inflorescences
appelées
« ombelles »,
riches de trois couleurs (blanc pour l’homme affranchi,
l’ocre pour le
terrestre et le rouge pour la vie). Ces trois chapeaux ludiques et
poétiques
donnent à l’ensemble de l’arbre un air
joyeux, comme s’il dansait. Le Salut
c’est joyeux !
Comme
pour l’espace de la rencontre entre
l’aveugle Bartimée et Jésus, la
position des branches n’est pas anodine.
L’arbre est comme replié sur l’aveugle
qu’il couvre et protège de son ombre. Par
sa courbe, il épouse la forme arrondie du dos de
Bartimée. Est-ce en écho à
Jonas à l’ombre de son ricin que
l’on peut le lire comme le signe de la
bienveillance de Dieu pour chacune de ses
créatures ? Oui, c’est Dieu qui
aime le premier !
3.
L’aveugle.
Il
est assis, replié sur lui-même. Il tient
un bâton de la main gauche, tandis que sa main droite va
à la rencontre de la
main de Jésus. Il se déroule entre ces deux
positions, comme l’escargot sortant
lentement de sa coquille. Il est revêtu du manteau rouge (de
la même couleur
que celui du Christ) et son bâton d’aveugle est de
couleur dorée comme pour le
nimbe et le livre de Vie. « Je
trésaille, je trésaille à cause du
Seigneur ! / Mon âme exulte à cause de mon
Dieu !/ Car il m’a revêtu des vêtements
du salut […] » (Is 61, 10)
Bartimée
ne tient plus une béquille mais le bâton qui guide
et qui rassure (Cf. Ps 22).
A sa tête est roulé le bandeau blanc. Son corps et
son bâton, croisés par son
bras droit, forment un X comme la première lettre de Christ.
Bartimée est déjà
configuré à son Sauveur.
Ainsi
placé entre l’arbre et Jésus, chacun
allant vers lui dans un geste, soit de protection, soit de
guérison, Bartimée
est comme englobé par le mystère de la
Création et le mystère de la
Rédemption.
« Je
suis prêt, c’est moi ! ! Mon Dieu
je suis ressuscité et je suis
encore avec toi. Je dormais et j’étais
couché ainsi qu’un mort dans la nuit.
Dieu dit « que la lumière
soit ! »
Et
je
me suis réveillée comme on pousse un
cri !
J’ai
surgi et je me suis réveillé.
Je
suis debout et je commence avec le jour qui commence !
Mon
Père qui m’avez engendré avant
l’Aurore …. Je me place dans Votre
Présence ! »
(Paul
Claudel)
4.
L’itinéraire
pascal.
L'enluminure
rend bien la situation
paradoxale du croyant, où se mêlent le
passé (le vieil homme prisonnier de son
péché) et le présent
(l’aujourd’hui du Salut). Bartimée, sous
nos yeux, fait
l’expérience de l’amour divin qui
sanctifie : à sa suite, par
identification, nous sentons-nous invités à
entrer dans cette même dynamique de
pardon et de guérison ? Nous sentons-nous inviter
à passer sans cesse du
passé de pécheur à
l’aujourd’hui du salut ? De la peur
à la confiance ?
De la cécité à la claire
vision ? Nous sentons-nous prêts à jeter
notre
vieux manteau pour revêtir le Christ (Ga 3,27), pour
être « déjà
enveloppé
du mystère de la charité ».
Croyons-nous en l’Amour ?
Bartimée
était assis au bord du chemin mais
le Christ glorieux l’a guérit l’a
relevé, et le voici debout à sa suite sur la
route vers Jérusalem.
5.
Les
disciples.
Derrière
Jésus, nous voyons Pierre et deux
disciples, en masse très compacte. Le disciple ne reste pas
seul. Sauvé,
l’heureux pécheur pardonné,
l’est en solidarité, dans la cohésion
de la
communauté. Ainsi il à sa part à
l’édification de l’Église.
|